Concert de musique ancienne

L’association Questes, soutenue par le département de lettres de l’université de Nanterre ainsi que par le service culturel étudiants de cette même université, organise un concert de musique ancienne vendredi 5 avril de 14h à 15h.

Au programme : chansons médiévales, poèmes de Marot et de Ronsard mis en musique, air de cour du 16e, pavanes, airs espagnols et italiens et même un peu de Purcell au luth et à la voix.

Le concert sera suivi d’un pot amical.

Rendez-vous à l’espace Reverdy, bâtiment Paul Ricoeur, à l’université de Nanterre: l’entrée est libre !

Une séance de rattrapage est prévue le vendredi suivant, 12 avril, à 17h30, à la maison de quartier de Nanterre La Traverse.

Les airs médiévaux qui y seront chantés sont les suivants :

1 – Au renouvel du tems

Pastourelle en forme de lai, xiiie siècle

Au renouvel du tens que la florete

Nest par ces prez et indete et blanchete

Trouvai soz une coudrete, coillant violette,

Dame qui resembloit fee, et sa conpaignette

A qui el se dementoit

De deus amis qu’ele avoit

Auquel ele ert amie

Au povre qui est cortois

Preuz et large plus que rois

Et biax sanz vilanie

Ou au riche qui assez avoir, et manandie

Mes en li n’a ne biauté ne sens ne cortoisie.

Au printemps lorsque la petite fleur / éclot dans les prés, toute blanche et toute violette, / je trouvai sous des coudriers, cueillant des violettes, / une dame qui ressemblait à une fée. Elle était accompagnée d’une jeune fille / à qui elle demandait,/ parmi deux amis qu’elle avait, / lequel serait son ami : / le pauvre qui est courtois,/ courageux et généreux plus qu’un roi, / et beau sans défaut,/ ou le riche qui a assez de biens et de terres,/ mais qui au lit n’a aucune élégance ni courtoisie.

Ma douce suer, mon conseil en creez :

Amez le riche ; grant preü en avrez.

Car se vos volez deniers assez en averez

Ja de chose que il ait mes souffrete n’avrez.

Il fet bon le riche amer,

Qu’il a assez a doner :

Je seroie s amie.

Se je lessoie mantel

D’escarlate por burel,

Je feroie folie.

Car li riches vuet amer et mener bone vie ;

Et li povres veut joer sanz riens doner sa mie.

Ma douce sœur, suivez mon conseil : / aimez le riche, vous en serez bien récompensée. / Car si vous voulez de l’argent, vous aurez assez / des choses qu’il possède et vous ne serez pas éprouvée./ Il fait bon aimer le riche / car il a assez de choses à donner : / moi, je le choisirais. / Si je préférais au manteau / d’écarlate la robe de bure, / je ferais une folie ! Car le riche veut aimer et profiter de la vie ; / et le pauvre veut s’amuser sans rien donner à son amie.

2 – Quant ay lo mon consirat

Danse religieuse catalane, xive siècle

Refrain: Quant ay lo mon consirat

Tot l’ais es nient mas Deu,

E corn be.m son apensat ,

Lo comyat es fortment greu.

Quand je considère le monde / Je pense que tout est vrai sauf Dieu / Et même si j’ai médité à ce sujet / Quitter le monde est très difficile.

1. E car nos em de greus pecatz carregats,

Si.u enquerem, podrans esser perdonat

Car Senyor tal avem

cui plad merce pus que platz

C’aixi n’es acustumat.

Alourdis que nous sommes par de graves péchés / Nous devons être pardonnés si nous demandons à l’être / Car Notre Seigneur est tel / Qu’il aime la pitié plus que la justice / Telle est sa coutume.

2. Aytal Senyor, devem tembre e honrar

Quie per nos totz se vole tant humilar,

Cantrames l’ange! seu,

Per la dona saluthar

e.l plac en ela entrar.

Nous devons avoir peur et honorer un tel Seigneur / Qui choisit de s’humilier pour nous tous, / Quand il envoya son ange / Pour saluer sa Dame, / et fut désireux d’entrer en elle.

 

Marguerite Porete

Marguerite Porete est une auteur de la fin du XIIIe siècle dont on ignorait le nom jusqu’à il y a peu de temps et dont on parle de plus en plus. Après avoir écrit un livre intitulé Le Miroir des âmes simples, elle a été brûlée en 1310 en place de Grève à Paris à cause de ce livre, jugé hérétique. Elle avait déjà été condamnée quelques années auparavant pour le même ouvrage mais avait bravé l’interdiction qui lui avait été faite de continuer à le diffuser. La sentence était la mort, sauf si elle se repentait et demandait à être pardonnée. Emprisonnée pendant 1 an et demi, elle refusa toujours de prêter serment et de se prêter au jeu du procès qu’on lui intentait. La condamnation était inéluctable : la mort sur le bûcher.

La place de Grève vers 1550 (reconstitution par images de synthèse)

Pour la première fois, cette mise à mort se tint à l’intérieur de la ville, sur la place de sable (la “grève”) où les bateaux déchargeaient leurs marchandises et où les journaliers venaient se faire embaucher (s’ils occupaient les lieux, ils “faisaient la grève”), près d’un marché, en face de la toute récente basilique Notre-Dame de Paris, au coeur d’un quartier abritant toutes sortes de marchands, de bourgeois, mais aussi des femmes d’un statut particulier : les béguines.

Une béguine (gravure du XVIe siècle)

Qu’est-ce qu’une béguine ? Le terme est lui-même assez extensible. Dans le cas de Marguerite Porete, désignée comme telle par les chroniques, on pense qu’il désigne le fait de mener une vie de dévotion sans avoir prononcé de voeu religieux. Cette vie pieuse consistait dans le choix d’une existence pauvre et ascétique (ex: jeûne), en conformité avec les préceptes de l’Evangile de charité et d’amour de Dieu, et pouvait passer par une vie solitaire et errante.

Bernardo Gui, l’inquisiteur du Nom de la rose

Pourquoi le livre de Marguerite Porete fut-il jugé hérétique ? Cela peut en effet paraître étonnant, aujourd’hui où nous nous représentons le Moyen âge comme une période très dévote. En quoi ce livre, écrit par une personne croyante, a-t-il pu déranger l’Eglise de son temps ? A en croire les chroniques et les actes du procès, le Miroir des âmes simples aurait proclamé la possibilité pour certains de devenir parfaits et aurait affirmé qu’ils étaient alors libres de suivre leurs besoins naturels et de ne pas se comporter vertueusement. A en croire des historiens récents, la condamnation du livre aurait en fait plutôt servi à faire un exemple parmi les béguines afin de les obliger à rentrer dans le rang. En effet, en soignant les malades et priant pour l’âme des morts, c’est-à-dire en aimant leur prochain comme le leur prescrivait l’Evangile, elles attiraient à elles des donations dont l’Eglise n’était pas bénéficiaire.

Mélisandre près des bûchers (Game of Thrones)

Cette condamnation était-elle juste ? Il apparaît assez clairement que les articles tirés du livre et condamnés lors du procès ont été déformés : le Miroir ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Il décrit l’itinéraire d’une âme vers Dieu en retraçant un chemin où se comporter vertueusement est un début  nécessaire. Pour certains, le chemin vers le salut s’arrête là : on ne peut pas faire mieux. Pour d’autres, qui peuvent aller plus loin, il est possible de renoncer à sa volonté propre pour adopter celle de Dieu : dans ce cas, plus besoin de se forcer à faire le bien puisqu’on le veut et le fait automatiquement. – Bien sûr, le point litigieux est de savoir où finit la volonté divine et où commence la volonté de chacun… On se rappellera de certaines scènes de Game of Thrones où la Dame rouge (Mélisandre) invoque la volonté du Maître de la Lumière pour légitimer des actes pas toujours très catholiques…

Une Vierge ouvrante du Sud de l’Allemagne du XVe siècle, courante dans les milieux des femmes pieuses (Musée du Moyen Âge, Paris)

Quel intérêt garde ce livre pour nous aujourd’hui ? Un intérêt documentaire d’abord : ce texte comporte beaucoup de références à la vie de son temps et à sa pensée et présente une autre vision du Moyen Âge que celle à laquelle on est habitués. Mais il garde aussi un intérêt artistique et idéologique puisqu’il revisite les textes littéraires et spirituels qui lui sont contemporains, d’amour courtois notamment.

Avec Le Miroir des âmes simples, nous nous trouvons au coeur du Moyen Âge de Philippe le Bel et des Templiers, un temps où le peuple, femmes comprises, espère assurer son salut d’abord par soi-même et où l’Institution ne l’entend pas toujours d’une bonne oreille. Un temps qui ressemble peut-être au nôtre ?

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