Marguerite Porete

Marguerite Porete est une auteur de la fin du XIIIe siècle dont on ignorait le nom jusqu’à il y a peu de temps et dont on parle de plus en plus. Après avoir écrit un livre intitulé Le Miroir des âmes simples, elle a été brûlée en 1310 en place de Grève à Paris à cause de ce livre, jugé hérétique. Elle avait déjà été condamnée quelques années auparavant pour le même ouvrage mais avait bravé l’interdiction qui lui avait été faite de continuer à le diffuser. La sentence était la mort, sauf si elle se repentait et demandait à être pardonnée. Emprisonnée pendant 1 an et demi, elle refusa toujours de prêter serment et de se prêter au jeu du procès qu’on lui intentait. La condamnation était inéluctable : la mort sur le bûcher.

La place de Grève vers 1550 (reconstitution par images de synthèse)

Pour la première fois, cette mise à mort se tint à l’intérieur de la ville, sur la place de sable (la “grève”) où les bateaux déchargeaient leurs marchandises et où les journaliers venaient se faire embaucher (s’ils occupaient les lieux, ils “faisaient la grève”), près d’un marché, en face de la toute récente basilique Notre-Dame de Paris, au coeur d’un quartier abritant toutes sortes de marchands, de bourgeois, mais aussi des femmes d’un statut particulier : les béguines.

Une béguine (gravure du XVIe siècle)

Qu’est-ce qu’une béguine ? Le terme est lui-même assez extensible. Dans le cas de Marguerite Porete, désignée comme telle par les chroniques, on pense qu’il désigne le fait de mener une vie de dévotion sans avoir prononcé de voeu religieux. Cette vie pieuse consistait dans le choix d’une existence pauvre et ascétique (ex: jeûne), en conformité avec les préceptes de l’Evangile de charité et d’amour de Dieu, et pouvait passer par une vie solitaire et errante.

Bernardo Gui, l’inquisiteur du Nom de la rose

Pourquoi le livre de Marguerite Porete fut-il jugé hérétique ? Cela peut en effet paraître étonnant, aujourd’hui où nous nous représentons le Moyen âge comme une période très dévote. En quoi ce livre, écrit par une personne croyante, a-t-il pu déranger l’Eglise de son temps ? A en croire les chroniques et les actes du procès, le Miroir des âmes simples aurait proclamé la possibilité pour certains de devenir parfaits et aurait affirmé qu’ils étaient alors libres de suivre leurs besoins naturels et de ne pas se comporter vertueusement. A en croire des historiens récents, la condamnation du livre aurait en fait plutôt servi à faire un exemple parmi les béguines afin de les obliger à rentrer dans le rang. En effet, en soignant les malades et priant pour l’âme des morts, c’est-à-dire en aimant leur prochain comme le leur prescrivait l’Evangile, elles attiraient à elles des donations dont l’Eglise n’était pas bénéficiaire.

Mélisandre près des bûchers (Game of Thrones)

Cette condamnation était-elle juste ? Il apparaît assez clairement que les articles tirés du livre et condamnés lors du procès ont été déformés : le Miroir ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Il décrit l’itinéraire d’une âme vers Dieu en retraçant un chemin où se comporter vertueusement est un début  nécessaire. Pour certains, le chemin vers le salut s’arrête là : on ne peut pas faire mieux. Pour d’autres, qui peuvent aller plus loin, il est possible de renoncer à sa volonté propre pour adopter celle de Dieu : dans ce cas, plus besoin de se forcer à faire le bien puisqu’on le veut et le fait automatiquement. – Bien sûr, le point litigieux est de savoir où finit la volonté divine et où commence la volonté de chacun… On se rappellera de certaines scènes de Game of Thrones où la Dame rouge (Mélisandre) invoque la volonté du Maître de la Lumière pour légitimer des actes pas toujours très catholiques…

Une Vierge ouvrante du Sud de l’Allemagne du XVe siècle, courante dans les milieux des femmes pieuses (Musée du Moyen Âge, Paris)

Quel intérêt garde ce livre pour nous aujourd’hui ? Un intérêt documentaire d’abord : ce texte comporte beaucoup de références à la vie de son temps et à sa pensée et présente une autre vision du Moyen Âge que celle à laquelle on est habitués. Mais il garde aussi un intérêt artistique et idéologique puisqu’il revisite les textes littéraires et spirituels qui lui sont contemporains, d’amour courtois notamment.

Avec Le Miroir des âmes simples, nous nous trouvons au coeur du Moyen Âge de Philippe le Bel et des Templiers, un temps où le peuple, femmes comprises, espère assurer son salut d’abord par soi-même et où l’Institution ne l’entend pas toujours d’une bonne oreille. Un temps qui ressemble peut-être au nôtre ?

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