Aline Kiner – La nuit des béguines

A la rentrée littéraire de septembre 2017 est paru chez Liana Levi un roman historique consacré au Moyen Âge. Son titre : La nuit des béguines. Son sujet : le grand béguinage de Paris au début du XIVe siècle et les destinées féminines (et masculines) qui s’y croisent et s’y nouent. L’ombre jetée sur ces personnages : la figure de Marguerite Porete, désignée comme “béguine clergesse” (entendre : érudite) par les Chroniques de France relatant son exécution sur place de Grève le 1er juin 1310. La raison de cette exécution ? La condamnation du livre religieux qu’elle a écrit et diffusé, Le Miroir des âmes simples.

L’intrigue navigue entre les parcours d’Ade et Ysabel les béguines, de Maheut la Rousse, qui arrive dans le béguinage pour y trouver un refuge aux violences des hommes, de frère Humbert le franciscain de Valenciennes envoyé en mission par un protecteur de Marguerite Porete pour sauver son livre des flammes de l’Inquisition. Mais le véritable centre de ces différents fils narratifs, c’est cette condamnation et, à plus forte raison, le livre qui en est l’objet – et qui porte, il est vrai, à bien des fantasmes car charrie beaucoup d’imaginaire comme de questions.

La fiction se présente comme extrêmement bien documentée sur le plan historique : l’auteur a tiré profit de ses lectures, savantes et poussées, de la monographie de Stabler Miller sur le Grand béguinage de Paris, comme des textes de Sean Field sur l’affaire Marguerite Porete ou ceux de Geneviève Hasenohr sur son texte. Elle parvient à insérer toutes ces informations complexes, avec finesse, fidélité et réalisme, dans des scènettes de la vie béguinale et parisienne du Moyen Âge qui se détachent comme des images successives – comme un diaporama.

C’est peut-être là l’un des reproches que l’on peut faire à ce roman : la construction narrative n’est pas claire et, à force de suivre plusieurs personnages dont les tensions sont plus esquissées qu’exhibées, l’attention se dilue. Le mystère qui entoure Maheut la rousse tombe à plat, comme ne prend pas en elle l’amour maternel face à sa fille. Les soupirs de nostalgie d’Ade vis-à-vis de sa vie conjugale passée ne trouvent pas franchement d’aboutissement dans la confuse amourette qui la rapproche du frère Humbert, bien peu crédible dans le rôle de l’amoureux pudique et silencieux. Reste le charme de l'”exotisme” du Paris médiéval – mais c’est un charme auquel tous ne sont pas sensibles.

Autre reproche possible, de médiéviste cette fois : si le décor est bien planté, si les noms et les rôles sociaux sont crédibles, si la chronique du siècle est donnée en arrière-plan, les mentalités n’y sont pas. Il est bien peu question de ferveur religieuse à propos de ces béguines dont c’est, après tout, l’intérêt central, la particularité évidente : celle d’être des folles de Dieu. Leur assiduité au sermon, leur aspiration à l’union avec le Christ au travers de la communion, leur imprégnation du Cantique des Cantiques, ne sont pas évoqués – et c’est grand dommage, car c’est bien là que se joue la fascination qu’elles exercent encore pour nous, soit leur soif d’absolu et l’audace mise à la suivre.

On pourra aussi regretter quelques passages qui sacrifient à l’ère du temps et à son goût pour l’érotisme gratuit. Envisager que certaines béguines se soient livrées à des caresses lesbiennes, c’est certes reprendre le fantasme auquel fait référence le titre du roman de Françoise Mallet-Joris, Le Rempart des béguines, en 1951, mais c’est ne pas comprendre le sens de la sublimation du désir amoureux, quelle que soit son orientation, en désir de Dieu.

Enfin, il reste une frustration, à la lecture de ce roman, concernant cette figure centrale autour de laquelle tout tourne : nous restons loin de Marguerite Porete et de son livre, loin de son écriture, loin de son message. C’est pourtant elle la plus fascinante de toutes ! Nous la voyons, à la dérobée, et la scène du bûcher qui ouvre le texte et attise notre attente ne débouche in fine sur rien de bien clair.

La nuit des béguines n’en satisfera pas moins les lecteurs adeptes de fictions sur le Moyen Âge en leur faisant découvrir des femmes dont on a peu l’habitude de parler : c’est déjà là un grand mérite.  On attendra toutefois le portrait que mérite Marguerite Porete en elle-même – peut-être à travers la caméra d’Abdellatif Kechiche, qui en a déposé un scénario sous le titre de Soeur Marguerite ?

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