Aline Kiner – La nuit des béguines

A la rentrée littéraire de septembre 2017 est paru chez Liana Levi un roman historique consacré au Moyen Âge. Son titre : La nuit des béguines. Son sujet : le grand béguinage de Paris au début du XIVe siècle et les destinées féminines (et masculines) qui s’y croisent et s’y nouent. L’ombre jetée sur ces personnages : la figure de Marguerite Porete, désignée comme “béguine clergesse” (entendre : érudite) par les Chroniques de France relatant son exécution sur place de Grève le 1er juin 1310. La raison de cette exécution ? La condamnation du livre religieux qu’elle a écrit et diffusé, Le Miroir des âmes simples.

L’intrigue navigue entre les parcours d’Ade et Ysabel les béguines, de Maheut la Rousse, qui arrive dans le béguinage pour y trouver un refuge aux violences des hommes, de frère Humbert le franciscain de Valenciennes envoyé en mission par un protecteur de Marguerite Porete pour sauver son livre des flammes de l’Inquisition. Mais le véritable centre de ces différents fils narratifs, c’est cette condamnation et, à plus forte raison, le livre qui en est l’objet – et qui porte, il est vrai, à bien des fantasmes car charrie beaucoup d’imaginaire comme de questions.

La fiction se présente comme extrêmement bien documentée sur le plan historique : l’auteur a tiré profit de ses lectures, savantes et poussées, de la monographie de Stabler Miller sur le Grand béguinage de Paris, comme des textes de Sean Field sur l’affaire Marguerite Porete ou ceux de Geneviève Hasenohr sur son texte. Elle parvient à insérer toutes ces informations complexes, avec finesse, fidélité et réalisme, dans des scènettes de la vie béguinale et parisienne du Moyen Âge qui se détachent comme des images successives – comme un diaporama.

C’est peut-être là l’un des reproches que l’on peut faire à ce roman : la construction narrative n’est pas claire et, à force de suivre plusieurs personnages dont les tensions sont plus esquissées qu’exhibées, l’attention se dilue. Le mystère qui entoure Maheut la rousse tombe à plat, comme ne prend pas en elle l’amour maternel face à sa fille. Les soupirs de nostalgie d’Ade vis-à-vis de sa vie conjugale passée ne trouvent pas franchement d’aboutissement dans la confuse amourette qui la rapproche du frère Humbert, bien peu crédible dans le rôle de l’amoureux pudique et silencieux. Reste le charme de l'”exotisme” du Paris médiéval – mais c’est un charme auquel tous ne sont pas sensibles.

Autre reproche possible, de médiéviste cette fois : si le décor est bien planté, si les noms et les rôles sociaux sont crédibles, si la chronique du siècle est donnée en arrière-plan, les mentalités n’y sont pas. Il est bien peu question de ferveur religieuse à propos de ces béguines dont c’est, après tout, l’intérêt central, la particularité évidente : celle d’être des folles de Dieu. Leur assiduité au sermon, leur aspiration à l’union avec le Christ au travers de la communion, leur imprégnation du Cantique des Cantiques, ne sont pas évoqués – et c’est grand dommage, car c’est bien là que se joue la fascination qu’elles exercent encore pour nous, soit leur soif d’absolu et l’audace mise à la suivre.

On pourra aussi regretter quelques passages qui sacrifient à l’ère du temps et à son goût pour l’érotisme gratuit. Envisager que certaines béguines se soient livrées à des caresses lesbiennes, c’est certes reprendre le fantasme auquel fait référence le titre du roman de Françoise Mallet-Joris, Le Rempart des béguines, en 1951, mais c’est ne pas comprendre le sens de la sublimation du désir amoureux, quelle que soit son orientation, en désir de Dieu.

Enfin, il reste une frustration, à la lecture de ce roman, concernant cette figure centrale autour de laquelle tout tourne : nous restons loin de Marguerite Porete et de son livre, loin de son écriture, loin de son message. C’est pourtant elle la plus fascinante de toutes ! Nous la voyons, à la dérobée, et la scène du bûcher qui ouvre le texte et attise notre attente ne débouche in fine sur rien de bien clair.

La nuit des béguines n’en satisfera pas moins les lecteurs adeptes de fictions sur le Moyen Âge en leur faisant découvrir des femmes dont on a peu l’habitude de parler : c’est déjà là un grand mérite.  On attendra toutefois le portrait que mérite Marguerite Porete en elle-même – peut-être à travers la caméra d’Abdellatif Kechiche, qui en a déposé un scénario sous le titre de Soeur Marguerite ?

Le chat au Moyen Âge

Le chat est un animal familier à la littérature. Que ce soit sous la plume d’Edgar Allan Poe ou de Baudelaire, les airs de mystère de ce félin et son esprit d’indépendance câline a inspiré bien des textes .

Trouve-t-on des chats dans les fictions du Moyen Âge ? La chose n’est pas évidente car, jusqu’au XIIIe siècle, l’animal domestique utilisé pour chasser les souris n’est pas le chat mais… le furet ! Notre félin préféré n’est donc pas très familier aux hommes et femmes du Moyen Âge et vit surtout à l’état sauvage.

De plus, il inquiète : il vit la nuit, ce qui n’est pas pour rassurer ; il ressemble à un autre félin, le léopard, réputé cruel au Moyen Âge. Enfin, comme l’écrit Michel Pastoureau, dans la perception médiévale, le chat “connaît l’avenir, ne dit rien, fait semblant, devance les accidents et les catastrophes : c’est un hypocrite”.

On trouve donc peu de personnages de chat ou d’odes au matou dans la littérature médiévale : on relève par exemple une allusion dans un texte de troubadour, Guillaume IX, “En alvernhe”, au XIe siècle, et une anecdote qui dénonce l’attachement excessif d’un moine à son chat dans la Vie de saint Grégoire écrite par Frère Anger vers 1214.

Chat faisant sa toilette en marge d’un manuscrit

Mais ce serait oublier le fameux personnage du Roman de Renart, Tibert le Chat. Si Renart, personnage qui donna son nom à l’animal connu auparavant sous le terme de “goupil”, incarne la ruse, Tibert est celui qui piège le futé renard. Dans l’épisode “Si comme Renart prist Chantecler le coc”, “Tybert” est aperçu par Renart en train de jouer avec sa queue et de s’amuser à tourner sur lui-même : un lolcat au Moyen Âge ?

Pas tout à fait. Poursuivons la lecture. Renart adresse la parole au chat pour l’inviter à s’associer contre Ysengrin. Tybert accepte ; mais le but de Renart est de piéger le chat en l’entraînant dans une souricière ! Notre goupil invite Tybert, comme le renard de la fable de la Fontaine, à lui montrer sa force. Il s’agit, non pas de chanter comme dans “le Corbeau et le Renard”, mais de courir ; mais le chat est encore plus rusé que le renard et parvient à prendre le goupil à son propre piège ! Tybert le chat lance alors à l’arroseur arrosé : “les chats ne sont pas nés de la dernière pluie ! A malin, malin et demi!”

Le chat dans les textes du Moyen Âge n’est donc pas un attendrissant petit lolcat qui joue tranquillement dans son coin : c’est un fourbe et un malin ; qu’on se rappelle du double sens du terme “malin” : futé, oui ; mauvais, aussi !

Bibliographie

Le Roman de Renart, éd. N. Fukumoto, N. Harano et S. Suzuki, trad. G. Bianciotto, Paris, LGF, “Lettres gothiques”, 2005, p. 188-199
Pastoureau Michel, Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011, p. 125-129
Zink Michel, “Le monde animal et ses représentations dans la littérature du Moyen Âge” dans Actes des congrès de la Société des
historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 15ᵉ
congrès, Toulouse, 1984, “Le monde animal et ses
représentations au moyen-âge (XIe – XVe siècles)” pp. 47-71

 

Pourquoi la Bretagne nous fait penser au Moyen Age…

…et inversement?

Une page d’Yvain ou le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes (ms Bnf fr 1433)

Pour au moins deux raisons : la première, c’est que, pour les hommes du Moyen Âge eux-mêmes, la Bretagne est une source d’inspiration, ce qu’ils appellent une “matière”. On trouve ainsi la matière de Bretagne, la matière de Rome et la matière de France. La première parle ainsi des hauts faits des chevaliers de la Table Ronde et du roi Arthur, la deuxième relate les exploits des combattants de la Guerre de Troie par exemple, et la dernière exalte les batailles bien de chez nous, comme celle de Roncevaux dans la Chanson de Roland. On trouve donc beaucoup de fictions médiévales prenant place en Bretagne – en se rappelant tout de même qu’à l’époque, le terme désigne à la fois l’actuelle “Grande” Bretagne et l’Armorique, “petite” Bretagne. Citons par exemple les romans de Chrétien de Troyes comme Yvain ou le Chevalier au Lion, Lancelot ou le Chevalier à la charrette ou encore Perceval ou le Conte du Graal.

Affiche du dernier film de Guy Ritchie, Le roi Arthur (2017)

La deuxième raison qui fait qu’on associe Bretagne et Moyen Âge, c’est la popularité de ces fictions médiévales “bretonnes” à travers les âges. On n’en finit plus de redire la légende du roi Arthur, la plus récente adaptation allant jusqu’à adopter les codes des films d’action les plus punchy : pour le cinéma, on pensera à un panel aussi large qu’Excalibur de John Boorman, Les Monthy Python : Sacré Graal de Terry Gilliam et cie ou au dernier Roi Arthur de Guy Ritchie ; pour la télé, on citera le très fameux Kaamelott d’Alexandre Astier ; et pour les romans, la saga des Brumes d’Avalon de Marion Zimmer Bradley marqua durablement bien des esprits. A force de réduire les histoires qui nous viennent du Moyen âge à la seule légende du roi Arthur et de ses chevaliers, pas étonnant qu‘on pense Bretagne et rondes celtiques dès qu’on évoque ces siècles lointains…

Une bonne crêperie guérandaise dans un corps de logis du XVe siècle ; si les crêpes existaient au Moyen Âge, les crêperies, elles, datent des congés payés de 1936 !

Une dernière raison pour la route : la Bretagne a beaucoup surfé sur la vague du Moyen âge pour doper son tourisme ! La forêt de Paimpont est ainsi appelée “forêt de Brocéliande” et l’on y visite les sites décrits dans Yvain comme la “fontaine qui bout” ; on organise des fêtes tous les mois d’août à Guérande, “cité médiévale” et on y écrit partout en lettres gothiques ! On y trouve aussi des boutiques de souvenirs fantasyfarfadets, trolls, druides et chevaliers se côtoient dans un même espace-temps improbable : la confusion entre Moyen Âge et folklores (de tous les pays) a laissé la porte ouverte à toutes les associations d’idées les plus farfelues !

A noter : On adaptait déjà la légende arthurienne sur scène au XVIIe siècle avec le King Arthur de Purcell et son fameux “Air du froid” !

Des femmes poètes au Moyen Âge ! Les trobairitz (2)

Femme troubadour du XIIe siècle, la Comtesse Béatrice de Die (du comté de Die dans la Drôme) est celle dont on a conservé le plus de chansons. L’une d’elle porte une partition permettant de connaître la mélodie prévue pour son interprétation musicale.

Voici deux strophes de ce tube du Moyen Âge, en occitan suivi de sa traduction en français moderne (élaborée à partir de différentes traductions existantes, celles de J.-Ch. Huchet dans Voix de femmes au Moyen Âge, p. 27-28 et de P. Bec dans Chants d’amour des femmes-troubadours, p. 103-104) :

« A chanter m'èr de ço qu'ieu non volria, 

Tant me rancur de lui cui sui amia,

Car eu l'am mais que nulha ren que sia,

Vas lui no'm val mercés ni cortesia,

Ni ma beltatz ni mos prètz ni mos senz,

Qu'atressi'm sui engagnad' e traïa,

Cum degr'èsser, s'ieu fos desavinenz (…)

Valer mi deu mos prètz e mos paratges

E ma beutats e plus mos fis coratges,

Per qu'ieu vos mand lai ont es vostr' estatges

Esta chançon que me sia messatges ;

E Vuolh saber, lo mieu bèls amics genz,

Per que vos m'ètz tan fèrs ni tan salvatges,

Non sai si s'es orgolhs o mals talenz. »

« Il me faut chanter ce que je ne voudrais pas/ Tant j’ai à me plaindre de celui dont je suis l’amie. /Car je l’aime plus que toute chose qui soit./ Auprès de lui n’ont de valeur ni la pitié ni la courtoisie,/Ni ma beauté ni mon mérite ni mon esprit,/Aussi suis-je trompée et trahie,/Comme je devrais l’être si je n’étais pas jolie. (…)

Doivent valoir mon mérite et ma naissance,/Et ma beauté et plus encore la sincérité de mon coeur,/Pour cela je vous envoie, là où est votre demeure,/Cette chanson qui transmettra mon message./Et je veux savoir, mon bel ami noble,/Pourquoi vous m’êtes si fier et si sauvage,/Je ne sais pas si c’est par orgueil ou par malveillance. »

On en trouve plusieurs interprétations en libre écoute sur Youtube :

NB : La biographie de Béatrice de Die qui est parvenue jusqu’à nous n’a rien de fiable ! C’est une invention faite au moins un siècle après sa mort et qui s’inspire de ce que disent ses chansons….

Des femmes poètes au Moyen Âge ! Les trobairitz (1)

Béatriz de Die dans le ms Bn

Dans le mouvement de réhabilitation des femmes auteurs qui secoue notre société depuis quelques années, on invoque souvent Christine de Pizan pour le Moyen Âge – et puis c’est tout. Ce serait oublier bien d’autres femmes auteurs, comme Marguerite Porete pour les textes religieux par exemple, mais aussi bon nombre de femmes poètes !

On trouve ainsi des textes appelés des “cansos” (chansons) et composés par des femmes, essentiellement nobles, de l’Occitanie (Sud de la France, de la région de Toulouse jusqu’à la Provence en remontant vers l’Auvergne). Leur langue est la langue d’oc, qui a donné l’occitan, encore enseigné de nos jours. Leurs chansons sont des chants d’amour adressés à des chevaliers ou à d’autres nobles – mais jamais à leur mari.

Car ces femmes chantent la “fin amor”, l’amour pur (amour est féminin au Moyen Âge!), et cet amour ne peut unir deux époux ! Les mariages sont en effet réglés sur l’intérêt des familles et des alliances politiques et non dictés par des sentiments. Il faut aller chercher ailleurs l’émoi amoureux

Si nous ne connaissons pas tous les noms de ces femmes, il nous en reste toutefois assez pour pouvoir les présenter et honorer leur mémoire. Leur écriture est subtile (comme on disait à l’époque!) et fine (“parfaite, pure”) et nous rappelle qu’il fut un temps où aimer était un art noble

Marguerite Porete

Marguerite Porete est une auteur de la fin du XIIIe siècle dont on ignorait le nom jusqu’à il y a peu de temps et dont on parle de plus en plus. Après avoir écrit un livre intitulé Le Miroir des âmes simples, elle a été brûlée en 1310 en place de Grève à Paris à cause de ce livre, jugé hérétique. Elle avait déjà été condamnée quelques années auparavant pour le même ouvrage mais avait bravé l’interdiction qui lui avait été faite de continuer à le diffuser. La sentence était la mort, sauf si elle se repentait et demandait à être pardonnée. Emprisonnée pendant 1 an et demi, elle refusa toujours de prêter serment et de se prêter au jeu du procès qu’on lui intentait. La condamnation était inéluctable : la mort sur le bûcher.

La place de Grève vers 1550 (reconstitution par images de synthèse)

Pour la première fois, cette mise à mort se tint à l’intérieur de la ville, sur la place de sable (la “grève”) où les bateaux déchargeaient leurs marchandises et où les journaliers venaient se faire embaucher (s’ils occupaient les lieux, ils “faisaient la grève”), près d’un marché, en face de la toute récente basilique Notre-Dame de Paris, au coeur d’un quartier abritant toutes sortes de marchands, de bourgeois, mais aussi des femmes d’un statut particulier : les béguines.

Une béguine (gravure du XVIe siècle)

Qu’est-ce qu’une béguine ? Le terme est lui-même assez extensible. Dans le cas de Marguerite Porete, désignée comme telle par les chroniques, on pense qu’il désigne le fait de mener une vie de dévotion sans avoir prononcé de voeu religieux. Cette vie pieuse consistait dans le choix d’une existence pauvre et ascétique (ex: jeûne), en conformité avec les préceptes de l’Evangile de charité et d’amour de Dieu, et pouvait passer par une vie solitaire et errante.

Bernardo Gui, l’inquisiteur du Nom de la rose

Pourquoi le livre de Marguerite Porete fut-il jugé hérétique ? Cela peut en effet paraître étonnant, aujourd’hui où nous nous représentons le Moyen âge comme une période très dévote. En quoi ce livre, écrit par une personne croyante, a-t-il pu déranger l’Eglise de son temps ? A en croire les chroniques et les actes du procès, le Miroir des âmes simples aurait proclamé la possibilité pour certains de devenir parfaits et aurait affirmé qu’ils étaient alors libres de suivre leurs besoins naturels et de ne pas se comporter vertueusement. A en croire des historiens récents, la condamnation du livre aurait en fait plutôt servi à faire un exemple parmi les béguines afin de les obliger à rentrer dans le rang. En effet, en soignant les malades et priant pour l’âme des morts, c’est-à-dire en aimant leur prochain comme le leur prescrivait l’Evangile, elles attiraient à elles des donations dont l’Eglise n’était pas bénéficiaire.

Mélisandre près des bûchers (Game of Thrones)

Cette condamnation était-elle juste ? Il apparaît assez clairement que les articles tirés du livre et condamnés lors du procès ont été déformés : le Miroir ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Il décrit l’itinéraire d’une âme vers Dieu en retraçant un chemin où se comporter vertueusement est un début  nécessaire. Pour certains, le chemin vers le salut s’arrête là : on ne peut pas faire mieux. Pour d’autres, qui peuvent aller plus loin, il est possible de renoncer à sa volonté propre pour adopter celle de Dieu : dans ce cas, plus besoin de se forcer à faire le bien puisqu’on le veut et le fait automatiquement. – Bien sûr, le point litigieux est de savoir où finit la volonté divine et où commence la volonté de chacun… On se rappellera de certaines scènes de Game of Thrones où la Dame rouge (Mélisandre) invoque la volonté du Maître de la Lumière pour légitimer des actes pas toujours très catholiques…

Une Vierge ouvrante du Sud de l’Allemagne du XVe siècle, courante dans les milieux des femmes pieuses (Musée du Moyen Âge, Paris)

Quel intérêt garde ce livre pour nous aujourd’hui ? Un intérêt documentaire d’abord : ce texte comporte beaucoup de références à la vie de son temps et à sa pensée et présente une autre vision du Moyen Âge que celle à laquelle on est habitués. Mais il garde aussi un intérêt artistique et idéologique puisqu’il revisite les textes littéraires et spirituels qui lui sont contemporains, d’amour courtois notamment.

Avec Le Miroir des âmes simples, nous nous trouvons au coeur du Moyen Âge de Philippe le Bel et des Templiers, un temps où le peuple, femmes comprises, espère assurer son salut d’abord par soi-même et où l’Institution ne l’entend pas toujours d’une bonne oreille. Un temps qui ressemble peut-être au nôtre ?

Vice-versa et les romans du Moyen Âge

Le studio Pixar a sorti en 2015 un nouvel opus, Vice-versa, dans lequel on a accès aux émotions d’une petite fille, Riley. Ces émotions vivent dans le quartier cérébral de la petite fille et lui dictent sa conduite (on notera à ce sujet l’absence d’un contrôle des émotions par la raison, ce qui aurait fait hurler les philosophes depuis l’Antiquité!).

Ces émotions sont au nombre de 5 : joie, tristesse, dégoût, peur, colère. Elles sont présentées par le biais de personnages qui ressemblent physiquement à l’émotion qu’elles représentent. Ainsi Colère est rouge (elle “voit rouge”…), Peur est habillée en petit cadre de bureau (tous les employés de bureau seraient-ils des froussards selon Pixar?), Dégoût “est verte”, Tristesse est bleue comme l’eau qui coule de ses yeux à toute occasion, Joie est rayonnante.

Cette manière de présenter des émotions à travers des personnages, on les appelle “personnification” (car ce sont des personnages) et “allégorie” (car des idées abstraites sont représentées par des choses concrètes). Si l’on combine les deux, on peut parler de “personnages allégoriques”.

Cette manière d’utiliser des personnages allégoriques n’est pas nouvelle : elle est même très utilisée… au Moyen Âge ! On en trouve quelques cas à l’Antiquité, par exemple dans la Consolation de la Philosophie de Boèce : le personnage de la Philosophie vient, comme le titre de l’ouvrage l’indique, consoler l’auteur Boèce qui est emprisonné et qui attend son exécution (dans le livre comme dans la vie). Or cet ouvrage était très lu au Moyen Âge (du XIIIe au XVe siècle en particulier), par exemple par le poète Charles d’Orléans, qui en possédait plusieurs versions.

A partir du XIIe siècle, beaucoup de romans, de traités et de pièces de théâtre utilisent ce procédé du “personnage allégorique”. Ces romans, on les appelle des “romans allégoriques” ; ces pièces de théâtre, on les appelle des “moralités”. Les personnages qu’ils mettent en dialogue sont plus souvent les Vices et les Vertus que les simples émotions ! On assiste ainsi au parcours d’un jeune homme voulant rejoindre la rose qu’il aime (bien avant le Petit Prince!) dans Le Roman de la Rose, oeuvre à succès du Moyen Âge : celui-ci rencontre Vieillesse, Jeunesse, Oiseuse (=paresse), Envie….

On ne pourra pas résumer dans ce post toutes les intrigues de ces romans allégoriques dont le Moyen Âge s’est fait pendant des siècles une spécialité : naviguez sur ce site et vous trouverez leur présentation détaillée ! On citera en vrac Le livre du pèlerinage humain de Guillaume de Diguleville, Le Miroir des âmes simples de Marguerite Porete… Apprenez seulement que quand on s’extasie sur l’originalité d’un film d’animation de 2015, on est seulement en train de reconnaître que ce que faisait le Moyen Âge bien avant nous était super intéressant !

Lisait-on au Moyen Âge ?

On se représente souvent le Moyen âge comme une période d’illettrés où seuls quelques moines perdus au fond d’obscures bibliothèques savaient lire (des langues tout aussi obscures, d’ailleurs, et ils avaient intérêt à avoir de bons yeux) : rappelez-vous de Guillaume de Baskerville dans Le nom de la rose ou de Samuel dans GOT…

A la question “Lisait-on au Moyen Âge”, histoire de combattre les idées reçues, on a donc envie de répondre : oui ! Car il est vrai que la population lectrice était plus nombreuse que ce qu’on croit : certes, beaucoup de moines lisent, mais les seigneurs aussi, pour ne rien dire des bourgeois, cette nouvelle classe sociale qui apparaît progressivement XIIIe siècle, d’abord dans les grandes villes textiles (Pays-Bas, Angleterre, Nord de la France), aussi dans les communes italiennes, et j’en oublie.

Les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste ! Certaines apprennent à lire : les nobles, dans les couvents, qui les éduquent de 7 ans à leur mariage ; les bourgeoises, dans les écoles mixtes ou non-mixtes qui se développent dans les villes du Nord de la France au XIIIe-XIVe siècle, et qui fermeront ensuite. Et il y a même des femmes qui écrivent ! On citera seulement Christine de Pizan, la plus connue, mais il y en a bien d’autres.

Il faut pourtant nuancer la réponse : Non, on ne lisait pas tant que cela au Moyen Âge. Et ce pour deux bonnes raisons :

– d’abord, le livre est manuscrit, et un manuscrit coûte cher (il faut un troupeau de moutons pour réunir le parchemin nécessaire à un volume!) : tout le monde ne peut pas s’offrir un tel luxe ;

– ensuite, on a plus l’habitude d’écouter les textes que de les lire silencieusement : lors des veillées, que le récitant connaisse le texte par coeur ou s’aide d’un support, on écoute une histoire, on ne la lit pas. Même chose dans les cours (des châteaux, pas d’école!) : les seigneurs, les dames écoutent le roman qui a été composé pour eux par un auteur (qui espère bien leur vendre son bouquin ensuite et rentabiliser ainsi son effort!).

Alors, lisait-on au Moyen Âge ? Oui et non. En revanche, on aimait déjà beaucoup les histoires, et on en connaissait pas mal : il y a des choses qui ne changent jamais…

Ce site propose des critiques (livres, films, séries, spectacles) mais aussi des news, des billets d’humeur, des interviews…. autour du Moyen Âge autour de 2 projets :

1) UNE CHRONIQUE DES ACTUALITES DU MOYEN ÂGE – Littérature, séries, films, musique… Beaucoup de productions d’aujourd’hui jouent avec des références médiévales. Lesquelles ? Comment ? Pourquoi tout cela nous semble-t-il si familier ? (Re)lecture du Moyen Âge vous dit tout !

2) UN VOYAGE DANS LE TEMPS – Le Moyen Âge est une période riche de textes subtils, complexes, beaux ou tout simplement passionnants : suivez-nous dans un voyage dans le temps, nous vous ferons découvrir des auteurs et des textes que vous n’oublierez plus !